Le fil des saisons, le fil de la vie
Quelques rencontres ont marqué la vie et l’art de Maïlys Seydoux-Dumas.
Il y a l'entrée à l'école des Arts décoratifs où elle étudie la gravure avec Jean Clerté auprès de qui elle recevra une remarquable formation dans cet art qui est au cœur de son œuvre.
Elle va à la rencontre de Jean Tardieu dont les mots, simples et clairs, l’attirent. Il y a aura encore la rencontre de Claude Frontisi, historien de l’art et surtout celle du peintre, dessinateur, graveur, sculpteur, poète Haïm Kern qui l’accompagnera depuis 2015 jusqu'à sa mort en 2024.
Ces moments font « une vie » sous le signe d’un projet toujours maintenu et poursuivi, riche, discret et volontairement « incertain ». Je veux dire par là que Maïlys Seydoux-Dumas n’adopte pas la « posture-d’artiste », mais se glisse dans le cours des choses pour leur donner son sens à elle.
Cette démarche « sans assurance » mais tenace croise celle de beaucoup d’artistes femmes de sa génération et des générations antérieures qui eurent à surmonter un sentiment de manque de légitimité. Peinture et sculpture étaient jusqu'à une époque récente quasi-exclusivement des « affaires d'hommes », marquées par des techniques et démarches d’hommes. Les modèles en vigueur ne décourageaient pas les vocations féminines mais imposaient des formes, des formats, des procédés, une tradition. Cela explique peut-être pourquoi beaucoup d’artistes femmes eurent besoin de travailler indirectement, de mettre de la distance, du retard ou du différé dans leur travail. C’est le cas pour Maïlys Seydoux-Dumas.
Il y a forcément du différé dans un travail artistique : il demande du temps, des ajouts, des reprises, des compléments, avec parfois aussi des temps morts et des blocages.
Sam Francis me disait un jour que souvent il pataugeait dans un « marécage » (in a swamp) mais que c'est de là que sortaient ses créations. Joan Mitchell parlait, elle, des vertus de la dépression qui permet de rebondir. Elle me fit connaître le merveilleux livre de la psychanalyste Marion Milner On not Being Able to Paint, de 1950, qui parle de ces moment où on ne peut pas peindre, où on n’arrive plus à peindre.
Ce n'est pas le cas de Maïlys Seydoux-Dumas mais il y a dans son parcours quelque chose de proche.
Elle a commencé par la peinture et n'a abandonné la toile sur châssis que récemment, à partir de 2017.
Ses peintures d'avant cette « libération » expriment avec justesse et vérité beaucoup de tourment. Il y a évidemment des vues du monde depuis l’atelier, des vues de ville et cityscapes, des portraits de ses proches – et d'elle-même.
Les personnages de ces portraits, souvent en pied, sont un peu perdus et désemparés, pas toujours entiers, en tout cas mal ancrés dans le sol, comme s’ils allaient tomber. Ses auto-portraits, innombrables, qui font penser à ceux d’Egon Schiele, impressionnent par le malaise qui en émane et la solitude dont ils témoignent. Beaucoup contiennent des miroirs brisés. Ils sont prenants et inquiétants.
Dans ces peintures au sens traditionnel, Maïlys Seydoux-Dumas se sentait enfermée par la relation immédiate à la toile et au châssis : l’artiste est en face d'un support imposé, de formats calibrés, sans oublier quelque chose d’immatériel mais de très lourd : toutes les références des grands ou moins grands prédécesseurs vendues en quelque sorte avec le support.
Maïlys Seydoux-Dumas avait besoin de prendre de la distance. Elle le fit à travers des processus pour de bon différés et retardés.
En passant par la gravure, la lithographie, les bois gravés, en faisant transposer ses peintures en tapisseries, en concevant et réalisant des bijoux, Maïlys Seydoux-Dumas entrait exemplairement dans ces relations détournées, j’aime mieux dire, obliques, au travail artistique, qui paradoxalement l'ont libérée.
A un moment donné, en 2017 donc, elle abandonne la peinture sur châssis pour la gravure, les bois gravés, les monotypes, la lithographie, des processus apparemment moins ouverts à l'inspiration directe, qui mettent à distance les résultats. La peinture ne va pas disparaître pour autant, bien au contraire, mais elle est maintenant faite sur des papiers, souvent récupérés du travail de gravure, aux formats réduits et qu’elle va agencer en surfaces plus grandes – jamais plus grandes toutefois que ce qu’elle peut embrasser de l’envergure de ses bras.
Ces papiers peints, l'un après l'autre, surchargés de couleurs, ont l’intérêt, pour elle comme pour nous, de ne pas avoir la planéité des toiles sur châssis, d’être plissés, ridés, ce qui donne aux surfaces un caractère usé et travaillé.
Ensuite leur entrée dans la composition générale d'une peinture se fait de manière naturelle, une tonalité de couleur et un divers de signes passant par une sorte de transfusion d'élément en élément. Ils peuvent aussi avoir leur destin propre, ne pas être introduit dans une grande peinture et avoir leur autonomie. C’est la raison pour laquelle l’œuvre de Maïlys Seydoux-Dumas, considérable par son abondance, est faite de pièces de dimensions très différentes qui entretiennent entre elles une relation de ruissellement ou de flux : elles passent les unes dans les autres, parfois pour de vrai quand elles se retrouvent fusionnées dans une grande peinture, parfois de manière juste sensible en s’appelant les unes les autres.
On sent immédiatement le plaisir que prend Maïlys Seydoux-Dumas à ces opérations où se fondent matérialité des supports et des couleurs, textures, motifs, lettres et fragments d’images. Revient souvent dans la conversation de Maïlys Seydoux-Dumas la comparaison avec l’eau qui finit toujours par descendre et ruisseler. La vie s’écoule.
Que peint-elle ?
Il ne faut pas se fier aux titres des œuvres pour trouver des références au monde extérieur. Les titres indiquent plutôt la tonalité émotionnelle et visuelle, comme lorsqu'un Vert japonais 2022 renvoie aussi bien à son atmosphère japonisante qu'à sa tonalité colorée dominante verte ou qu'un Bientôt le printemps 2022 pointe tout simplement le rythme d'un changement dans une saison.
Végétation, plantes, herbes, feuilles, fleurs, couleurs de la nature ou des éléments de feu et d'air se fondent. S'il y a paysage, ce sont des fusions de paysages, de souvenirs et rêves, de signes, lettres et mots. Ce sont des paysages imaginés et transfigurés, des rêveries d'espaces imaginaires. Attention, ce ne sont pas non plus des scènes oniriques, des expressions de fantasmes. Il n’y a rien de surréel chez Maïlys Seydoux-Dumas. On se trouve à flotter entre deux mondes, entre un monde extérieur objectif qui existe à peine et un monde subjectif qui ne prend pas la forme de sentiments identifiables. On est dans un monde « irréel » et flottant, entre le frisson à peine senti et l’affirmation consciente « la fenêtre a du givre ». Il faut prendre au sérieux Maïlys Seydoux-Dumas quand elle dit qu’elle peint désormais sa vie, son existence, sa temporalité – une sorte de journal de l’existence. « Je n’écris pas, je peins » dit-elle.
Ses peintures sont comme un livre aux pages détachées de la reliure. Jusqu'à il y a peu, quand elle avait fini une série, ces « toiles » qui n’en sont pas étaient posées au sol les unes sur les autres sous des cartons et on marchait sur ces temps de vie.
Maïlys Seydoux-Dumas égrenne ainsi des moments de mondes dans lesquels elle se sent bien, où elle se retrouve.
Le mode d'engendrement et de succession de ces moments est étrange et prenant. Une série réapparaît dans une autre, se poursuit dans une autre. Pas sur le mode de la préméditation, de l'étude ou de l'esquisse. La peinture est affaire de résonance, retentissement, écho, évocation qui reviennent les uns sur les autres dans une sorte de spirale. C’est le retour du même enrichi de ce qui s’est passé « entre temps ». En passant d'un pastel à un monotype, d'un monotype à un bois gravé, d'un bois gravé à une peinture faite de la fusion de feuilles d'abord séparées, Maïlys Seydoux-Dumas ne revient pas sur ses pas mais les revisite en surplomb.
Sa peinture est faite de saisons, de secrets, de personnages qu’elle seule connaît. Elle travaille selon ce qui vient et la touche. Les titres disent ce que la démarche de peinture a finalement révélé et qui avait d’abord été senti.
Elle continue, bien sûr, sur la même ligne son travail sur les gravures et bois gravés. Ici encore c’est l’impression sensible résultante qui est poursuivie.
On est en face d’une beauté picturale qui se suffit à elle-même. Ce n’est pas manque de ligne théorique mais le fait d’une attitude d’existence artistique où l’artiste se coule dans une rêverie sans rivage et tient le journal de sa rêverie.
Les amoureux de la couleur et du matériau retrouveront dans ces œuvres les couleurs chaudes mais assourdies des Nabis et des peintres symbolistes, avec des traits japonisants. Sous la douceur et la beauté, ils percevront les intensités et violences des expressionnistes allemands ou viennois, de Nolde, de Schmidt Rottluff, de Gerstl ou de Schiele – mais Maïlys Seydoux-Dumas n’a jamais cherché son inspiration chez eux : la parenté est de sensibilité et, j’ose dire, de hasard heureux.
La transposition des peintures en tapisseries n’est pas une simple reproduction : elle change l’échelle des œuvres sans que l’artiste ait à changer elle-même son engagement physique – effet non de retard mais de redimensionnement. Les bois gravés et pastels effectuent le même redimensionnement en sens inverse. Quant aux bijoux, ils opèrent les mêmes déplacements : ils ne sont faits ni pour être jolis ni pour être décoratifs mais matérialisent des fragments de nature ou des mots et participent donc à ce que je ne peux appeler mieux que la transmigration de la peinture passant, se transformant et se conservant dans une suite de matériaux, formats et affirmations qui identifient art et vie. Maïlys Seydoux-Dumas, c’est tout cela, au fil du temps.
Yves Michaud - mars 2026